Recoudre les mondes avec des restes
Sculpture textile

Recoudre les mondes avec des restes

Conversation fictionnelle avec Tau Lewis, artiste jamaicano-canadienne nee en 1993, sur les sculptures cousues, les materiaux recuperes, les ancetres et la tendresse comme methode.

Tau Lewis, 32 ans
28 mai 2026
23 min

Note de la redaction: cet entretien est une fiction editoriale inspiree d'informations publiques sur le parcours et la pratique de l'artiste. Les reponses ne sont pas des citations reelles.

Une sculpture qui semble avoir vecu avant nous

Tau Lewis fabrique des presences. Ses sculptures cousues, assemblees, sculptees et souvent constituees de textiles trouves donnent l'impression d'arriver d'un temps plus large que le notre. Nee a Toronto en 1993, aujourd'hui associee a une scene internationale attentive aux histoires diasporiques, Lewis travaille avec des restes: tissus, fourrures synthetiques, cuir, objets abandonnes, fragments de vies anonymes.

Son oeuvre est souvent lue a travers la recuperation, l'ecologie des materiaux et les cultures noires de reparation. Mais ce qui la rend si troublante, c'est la chaleur. Les sculptures ne disent pas seulement que quelque chose a ete sauve du rebut; elles donnent le sentiment que ce rebut etait attendu, reconnu, adopte.

Que ressentez-vous quand vous choisissez un materiau deja utilise ?

Je ne le choisis pas comme on choisit une couleur neuve. Je l'ecoute. Un tissu a deja touche une peau, traverse une maison, absorbe une odeur, perdu sa premiere fonction. Quand je le prends, je ne veux pas effacer cette histoire. Je veux lui proposer une autre vie, et parfois il refuse. Certains morceaux restent des annees dans l'atelier avant de trouver leur place.

Cette idee d'ecoute transforme l'atelier en espace de relation. Le materiau n'est pas inerte; il est porteur d'une memoire. Dans un monde de l'art qui valorise souvent la nouveaute, Lewis construit une pratique de la seconde chance, ou la beaute nait d'un soin patient.

Photo reelle issue d un entretien avec Tau Lewis, utilisee comme visuel editorial local.
Photo reelle issue d un entretien avec Tau Lewis, utilisee comme visuel editorial local.

Le soin comme force politique

Votre travail est tres manuel. La couture est-elle une technique ou une forme de pensee ?

C'est une pensee lente. Coudre, c'est prendre deux choses qui etaient separees et accepter que la jonction reste visible. Je n'ai pas envie de cacher les coutures. Elles disent l'effort, la blessure, la reparation. Elles disent aussi que tenir ensemble demande du temps.

On pourrait appliquer cette phrase aux communautes que ses oeuvres invoquent. Les sculptures de Lewis parlent d'Atlantique noir, de spiritualite, de transmission queer et caribeenne, mais elles le font sans transformer ces references en illustration. Elles construisent plutot des corps hybrides, parfois animaux, parfois cosmiques, toujours habites par une dignite fragile.

Est-ce que la tendresse peut etre une methode artistique ?

Oui, et elle est plus exigeante qu'on ne le croit. La tendresse n'est pas la douceur permanente. C'est une attention rigoureuse. Elle demande de regarder ce qui est abime sans vouloir le rendre presentable trop vite. Dans mon travail, la tendresse est une maniere de ne pas abandonner les choses, les morts, les histoires coupees.

Cette tendresse est politique parce qu'elle refuse l'effacement. Elle ne transforme pas la douleur en spectacle; elle la tient, la recoud, lui cherche une forme respirable. Les oeuvres de Lewis ont souvent une dimension monumentale, mais leur puissance vient de milliers de decisions minuscules.

Ancetres, fiction et responsabilite

Vous parlez parfois de communier avec des presences. Comment eviter que le spirituel devienne decoratif ?

En restant responsable. Les ancetres ne sont pas des accessoires poetiques. Ce sont des relations. Quand j'invoque une presence, meme de maniere imaginaire, je dois me demander ce que je lui dois. Est-ce que je l'utilise pour faire une belle image, ou est-ce que je lui ouvre un espace ou elle peut exister avec complexite ?

La question de la responsabilite traverse toute l'oeuvre. Lewis n'assemble pas seulement des formes; elle assemble des obligations. Chaque sculpture semble demander: qui a ete oublie dans les materiaux que nous jetons ? Qui travaille derriere les tissus, les objets, les economies du visible ? Qui merite une presence plus vaste ?

Photo reelle issue d un entretien avec Tau Lewis, utilisee comme visuel editorial local.
Photo reelle issue d un entretien avec Tau Lewis, utilisee comme visuel editorial local.

Comment vivez-vous la circulation de vos oeuvres dans les musees, loin de l atelier et de leurs materiaux d origine ?

Je veux qu'elles voyagent, mais je veux qu'elles gardent leur temperature. Le musee peut refroidir les choses. Il peut aussi leur donner de l'espace, du silence, une autre ecoute. Tout depend de la maniere dont l'oeuvre est accompagnee. Je ne veux pas qu'une sculpture devienne un specimen. Je veux qu'elle reste une rencontre.

Cette crainte du specimen est fondamentale. Les pratiques diasporiques, spirituelles ou materiellement modestes peuvent etre neutralisees par le langage institutionnel. Lewis, dans cette fiction, insiste sur la rencontre: regarder une sculpture comme on rencontre quelqu'un, avec retenue, curiosite et disponibilite.

Ce que les restes nous apprennent

Que peuvent apprendre les jeunes artistes de votre rapport aux materiaux ?

Que le manque n'est pas toujours un obstacle. Parfois, il ouvre une grammaire. Quand on n'a pas acces a tout, on apprend a regarder mieux ce qui est la. Les restes ne sont pas pauvres. Ils sont charges. Ils demandent simplement une autre forme d'attention.

A quoi ressemble une journee de travail quand rien ne se laisse assembler ?

Je range, je touche les tissus, je marche, je parle parfois toute seule. Les jours ou rien ne fonctionne sont importants parce qu'ils m'apprennent a ne pas forcer une relation. Si une sculpture resiste, ce n'est pas toujours un echec. C'est peut-etre qu'elle demande un autre rythme, ou que moi je dois revenir avec moins d'ego.

Cette modestie devant l'objet donne a son travail une dimension profondement humaine. L'artiste n'y apparait pas comme celle qui impose une vision souveraine, mais comme celle qui negocie avec des presences materielles, des intuitions et des responsabilites invisibles.

Il y a dans cette phrase une lecon plus large que la sculpture. Les restes sont des archives sans classement, des preuves d'existence que personne n'a juge necessaire de conserver. En les transformant, Tau Lewis ne les nettoie pas de leur passe; elle leur donne un futur.

Ses oeuvres rappellent que la creation contemporaine peut etre spectaculaire sans etre froide, conceptuelle sans etre desincarnee, politique sans perdre la douceur. Elles recousent les mondes non pour les rendre entiers, mais pour montrer que meme les coutures peuvent devenir des lieux de beaute.

Partager