Composer la couleur quand le monde tremble
Conversation fictionnelle avec Jadé Fadojutimi, peintre londonienne nee en 1993, autour de la couleur, de la musique interieure et de la fatigue de devoir expliquer une peinture trop vivante pour tenir en place.
Note de la redaction: cet entretien est une fiction editoriale inspiree d'informations publiques sur le parcours et la pratique de l'artiste. Les reponses ne sont pas des citations reelles.
Entrer dans une peinture comme dans une piece sonore
Jadé Fadojutimi est souvent presentee comme une peintre de la vitesse: grands formats, couleurs acides, gestes qui semblent encore vibrer apres le passage du pinceau. Cette image est juste, mais elle est incomplete. Ce qui frappe dans ses tableaux, c'est moins l'energie que la precision de cette energie. Rien n'y flotte gratuitement. Les verts se frottent aux violets, les roses se defont dans des zones presque vegetales, et l'oeil se retrouve a chercher un rythme plutot qu'une figure.
Nee a Londres en 1993, formee a la Slade School of Fine Art puis au Royal College of Art, Fadojutimi appartient a une generation qui n'a pas eu a choisir entre les langages: peinture, animation japonaise, musique, anxiete climatique, culture de chambre et histoire de l'abstraction circulent dans le meme espace mental. L'entretien imaginaire qui suit prend cette porosite comme point de depart.
Quand vous commencez une toile, savez-vous deja quelle atmosphere elle devra porter ?
Je connais rarement l'image, mais je connais la temperature. Une toile peut commencer par une sensation tres physique: une humidite dans la gorge, une lumiere trop forte au reveil, une note qui reste dans l'oreille. Ensuite je cherche comment cette sensation peut devenir un espace. Je ne veux pas illustrer une emotion. Je veux construire une piece dans laquelle cette emotion peut respirer, se contredire, se cacher.
Cette idee de "piece" revient souvent quand on regarde son travail. Les tableaux ne se livrent pas comme des surfaces frontalement composees, mais comme des environnements compresses. On y entre par une couleur, puis l'on s'apercoit que cette couleur etait une porte vers une autre, puis vers une autre encore.

La couleur comme forme de sincerite
Votre peinture est intense, parfois presque excessive. Est-ce une maniere de refuser la retenue ?
Je ne pense pas en termes d'exces. Je pense plutot a l'honnetete. Certaines journees sont discretes, d'autres sont tres bruyantes. Certaines pensees se formulent avec une ligne fine, d'autres ont besoin d'une couleur qui crie. La retenue peut etre belle, mais elle peut aussi devenir une politesse qui nous eloigne de ce qui se passe vraiment en nous.
Dans cette fiction, Fadojutimi parle avec calme, comme si l'intensite picturale etait justement le moyen de ne pas hurler dans la vie courante. La couleur devient une discipline, non une explosion incontrôlee. Elle permet de tenir ensemble l'enfance, la peur, la joie, la colere et une forme d'humour qui affleure dans les titres comme dans les glissements de formes.
On associe souvent votre travail a l'anime, a la musique, a une culture visuelle tres contemporaine. Ces references vous liberent-elles de l'histoire de la peinture ?
Elles ne me liberent pas de l'histoire; elles m'aident a y entrer autrement. Je n'ai jamais cru qu'une peintre devait parler une seule langue. Les tableaux anciens, les dessins animes, les partitions, les chambres d'adolescents, les jardins, les vetements, tout cela fabrique une memoire visuelle. Je veux peindre depuis cette memoire melangee, pas depuis une genealogie propre et rassurante.
Ce refus d'une genealogie unique est l'un des points les plus contemporains de son travail. Les grands formats ne revendiquent pas une autorite monumentale; ils se presentent plutot comme des organismes ouverts. Ils laissent voir la difficulte de composer un monde quand les informations, les images et les crises arrivent sans hierarchie.
Humanite, fatigue et protection
Dans cette vitesse d'exposition internationale, comment protegez-vous votre part intime ?
Je crois qu'il faut apprendre a distinguer la visibilite de la presence. On peut etre tres visible et ne plus etre present a soi-meme. Je protege l'atelier comme un endroit ou je n'ai pas a devenir une version lisible de moi. Je peux etre lente, contradictoire, maladroite. C'est essentiel, parce qu'une peinture trop bien expliquee avant d'exister est deja fatiguee.
La reponse touche a une question centrale pour beaucoup de jeunes artistes: comment survivre a l'acceleration du marche, des foires, des institutions et des reseaux sans reduire son oeuvre a une signature reconnaissable ? Dans le cas de Fadojutimi, la reconnaissance est venue vite; l'enjeu n'est donc pas seulement de produire, mais de conserver une zone d'incertitude.

Que signifie, pour vous, rester humaine dans un monde de l'art tres professionnelise ?
Cela signifie accepter que l'on ne soit pas seulement une productrice d'objets. On a un corps, des amities, des peurs, des jours sans intelligence. Je me mefie de l'idee romantique de l'artiste qui sacrifie tout. Le travail demande beaucoup, oui, mais il ne doit pas devorer la capacite d'aimer, d'ecouter, de rire. Sinon, que reste-t-il a mettre dans la peinture ?
La force de cette parole fictive tient a sa simplicite: le tableau n'est pas un refuge hors du monde, mais un endroit ou l'on peut reorganiser ce que le monde abime. L'artiste n'y apparait pas comme une figure heroique. Elle apparait comme quelqu'un qui doit chaque jour negocier avec son energie, son desir de solitude et la pression d'etre comprise.
Une peinture qui refuse la conclusion
Que voudriez-vous que le visiteur fasse devant une de vos toiles ?
Qu'il reste un peu plus longtemps que prevu. Pas pour resoudre le tableau, mais pour sentir comment son propre regard change. Si une peinture vous donne exactement ce que vous attendiez, elle vous confirme. Si elle vous deplace legerement, elle vous accompagne. Je prefere accompagner que convaincre.
C'est peut-etre la meilleure definition de son travail: une peinture qui accompagne sans consoler trop vite. Les tableaux de Fadojutimi ne proposent ni echappatoire decorative ni programme theorique ferme. Ils inventent un lieu mouvant ou l'intime et le collectif se croisent, ou la couleur devient une facon de tenir debout dans le bruit du present.
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