Rever avant le langage
Entretien fictionnel avec Sin Wai Kin, artiste canadien.ne ne.e en 1991, sur le drag, l opera, la fiction speculative, les personnages et les identites qui refusent de rester fixes.
Note de la redaction: cet entretien est une fiction editoriale inspiree d'informations publiques sur le parcours et la pratique de l'artiste. Les reponses ne sont pas des citations reelles.
Personnages pour deplacer le reel
Sin Wai Kin cree des personnages qui ne se contentent pas d'habiter des films ou des performances: ils perturbent les categories avec lesquelles nous croyons comprendre le reel. Ne.e a Toronto en 1991, base.e a Londres, l'artiste travaille avec l'image en mouvement, l'ecriture, le drag, la performance et la fiction speculative. Ses oeuvres mobilisent des references allant de l'opera cantonais a la pop culture pour interroger le genre, le langage, le temps et la construction de soi.
Cette conversation fictive part d'une question simple: et si l'identite n'etait pas une verite a decouvrir, mais une scene a rejouer, a monter, a doubler, a chanter ?
Pourquoi passer par des personnages plutot que parler directement de vous ?
Parce que le "moi" direct est deja un personnage. On nous demande souvent d'etre authentiques, mais cette authenticite est encadree par des attentes: comment parler, quel visage montrer, quelle coherence produire. Les personnages me permettent de rendre visible cette construction, puis de la pousser jusqu'au reve.
Chez Sin Wai Kin, le personnage n'est donc pas un masque qui cache une verite stable. Il est un outil critique. Il montre que toute identite est performee, non au sens ou elle serait fausse, mais au sens ou elle existe dans des codes, des gestes, des voix, des repetitions.

Le drag comme philosophie
Le drag est souvent lu comme transformation visuelle. Est-ce aussi une methode de pensee ?
Oui. Le drag montre que les signes les plus naturels sont appris. Une voix, une posture, une maniere d'occuper l'espace peuvent etre deplaces. Ce deplacement n'est pas seulement esthetique; il ouvre une question philosophique: qu'est-ce qui reste quand les signes cessent d'obeir ?
Cette question traverse les films et performances de l'artiste. Les personnages y semblent pris dans des mondes mythologiques ou mediatique, entre talk-show, reve, theatre et rituel. Les recits avancent par reflets, doubles, fragments. Ils ne cherchent pas la conclusion, mais la multiplication des possibles.
Vos oeuvres utilisent souvent la fiction speculative. Que permet-elle que le documentaire ne permet pas ?
La fiction speculative permet de ne pas demander la permission au reel. Elle peut prendre une structure oppressive et la deplacer dans un monde ou ses regles deviennent visibles, presque absurdes. Elle permet aussi de parler du futur sans pretendre le predire. Le futur devient une scene d'essai.
Cette scene d'essai est precieuse pour une generation qui herite de categories fatiguees. Plutot que d'expliquer encore une fois pourquoi ces categories ne suffisent pas, Sin Wai Kin fabrique des mondes ou leur insuffisance est sensible, presque theatrale.
Langage, voix et incompletude
Votre travail semble se mefier du langage tout en l utilisant beaucoup. Pourquoi ?
Le langage est merveilleux et violent. Il permet de se trouver, de se nommer, de rejoindre d'autres personnes. Mais il coupe aussi, classe, ferme. Je m'interesse au moment avant le langage, ou une sensation n'a pas encore ete forcee dans une forme reconnaissable. Peut-etre que le reve habite la.
Rever avant le langage ne signifie pas renoncer a la parole. Cela signifie chercher des formes ou la parole ne domine pas tout: musique, maquillage, montage, ralenti, regard camera, changement de voix. Les oeuvres creent un espace ou le sens reste volontairement instable.

Comment travaillez-vous avec la beaute ?
La beaute peut attirer, mais elle peut aussi pieger. J'aime les images seduisantes quand elles ouvrent vers quelque chose d'inquietant ou de plus vaste. Une surface brillante peut etre une porte vers une question tres sombre. Je ne veux pas opposer glamour et pensee. Le glamour pense aussi.
Cette formule pourrait servir de manifeste. Le glamour, chez Sin Wai Kin, n'est pas une decoration appliquee a des idees serieuses. Il est l'un des moyens par lesquels ces idees deviennent perceptibles. Il montre comment le desir circule a travers les images, et comment les images fabriquent des realites sociales.
Vivre avec plusieurs versions de soi
Que diriez-vous a quelqu un qui a peur de ne pas etre coherent ?
Je lui dirais que la coherence est parfois une demande exterieure. Nous sommes faits de versions, de temporalites, de voix qui ne s'accordent pas toujours. L'important n'est pas de devenir une seule chose, mais de construire des relations honnetes entre ces versions.
Le public cherche parfois une cle biographique. Est-ce frustrant ?
Je comprends ce desir, mais je ne veux pas que la biographie devienne une cage explicative. Une oeuvre peut partir d'une experience personnelle et devenir un espace beaucoup plus large. Si le public ne cherche que la cle, il risque de manquer la maison, les couloirs, les pieces qui n'ont pas encore de nom.
Cette resistance a l'explication unique est coherente avec toute la pratique de Sin Wai Kin. Les personnages ne sont pas des codes a dechiffrer, mais des formes de vie temporaires. Ils invitent le public a habiter l'ambiguite plutot qu'a la resoudre.
La tendresse de cette reponse fictive deplace l'oeuvre vers une dimension humaine. Derriere la sophistication des references et des dispositifs, il y a une question intime: comment vivre sans se reduire pour etre compris ?
Sin Wai Kin repond par des fictions qui ne fuient pas le reel, mais l'elargissent. Ses personnages nous rappellent que l'identite n'est pas une cage a nommer correctement, mais une scene ou l'on peut apprendre a respirer autrement.
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