Autoportraits pour un corps qui deborde
Autoportrait

Autoportraits pour un corps qui deborde

Conversation fictionnelle avec Sasha Gordon, peintre americaine nee en 1998, sur les autoportraits hyperrealistes, la honte, le desir, l humour corporel et le pouvoir de se peindre soi-meme.

Sasha Gordon, 28 ans
21 mai 2026
23 min

Note de la redaction: cet entretien est une fiction editoriale inspiree d'informations publiques sur le parcours et la pratique de l'artiste. Les reponses ne sont pas des citations reelles.

Se regarder jusqu a devenir etrangere

Sasha Gordon peint son propre corps comme un territoire instable. Nee en 1998 dans l'Etat de New York, formee a la Rhode Island School of Design, elle s'est fait connaitre par des autoportraits figuratifs d'une precision presque derangeante. Les scenes sont souvent surrealistes, droles, inconfortables, pleines de desirs contradictoires et de references a l'histoire de la peinture.

Ses images compliquent l'autoportrait: se peindre soi-meme n'y signifie pas se maitriser. Au contraire, le corps se multiplie, se deforme, devient objet et sujet, desirant et observe, grotesque et seduisant. Cette fiction imagine une conversation sur la possibilite de reprendre possession de son image sans la rendre docile.

Pourquoi revenir si souvent a votre propre corps ?

Parce que c'est le corps que je connais le mieux et le moins bien. Il change selon le jour, le regard, la peur, le desir. Quand je me peins, je ne cherche pas une image definitive de moi. Je cree une situation ou je peux observer mes contradictions sans devoir les resoudre.

L'autoportrait devient ainsi un laboratoire. Gordon ne propose pas un narcissisme simple; elle utilise son image pour interroger le fait d'avoir un corps socialement lu, desire, juge, racialise, sexualise, compare. Le "je" devient une scene de forces.

Photo reelle issue d un entretien avec Sasha Gordon, utilisee comme visuel editorial local.
Photo reelle issue d un entretien avec Sasha Gordon, utilisee comme visuel editorial local.

Le grotesque comme liberation

Vos corps peuvent etre beaux et grotesques a la fois. Que vous apporte cette coexistence ?

Elle me semble plus honnete. Le corps n'est pas toujours elegant. Il digere, gonfle, transpire, desire des choses embarrassantes. La peinture a longtemps organise les corps feminins pour qu'ils soient regardables. J'aime quand un corps regarde en retour et dit: je ne vais pas devenir simple pour toi.

Cette phrase fictive rejoint l'une des forces de son travail: l'image resiste a la consommation. Meme quand elle est techniquement seduisante, elle introduit quelque chose d'etrange qui empeche le regard de s'installer dans une position confortable.

L humour est tres present. Est-il une maniere de parler de honte ?

Oui. La honte adore le silence. L'humour lui retire un peu de pouvoir. Quand je rends une situation absurde, je peux regarder ce qui me terrifiait sans m'y dissoudre. Mais l'humour ne veut pas dire que ce n'est pas serieux. Il permet parfois d'etre plus precise.

Gordon travaille cette precision jusque dans les details: une expression trop fixe, une peau presque trop lisse, une situation impossible rendue avec la patience d'une peinture classique. Le decalage entre technique et scene produit une tension psychologique forte.

Heriter de la peinture et lui repondre

Votre travail dialogue avec les maitres anciens. Comment eviter que cet heritage vous enferme ?

Je ne veux pas entrer dans l'histoire de la peinture comme une invitee polie. Je veux y deplacer les meubles. Les references anciennes m'interessent parce qu'elles portent des structures de regard tres puissantes. En les reprenant, je peux demander: qui etait autorise a regarder ? Qui etait peint ? Qui avait le droit d'etre bizarre ?

Cette ambition critique ne se formule pas comme un rejet de la virtuosite. Au contraire, Gordon prend la peinture tres au serieux. Elle utilise la competence technique pour produire une image qui semble d'abord appartenir a une tradition, puis la fait devier vers une subjectivite contemporaine, hybride et nerveuse.

Photo reelle issue d un entretien avec Sasha Gordon, utilisee comme visuel editorial local.
Photo reelle issue d un entretien avec Sasha Gordon, utilisee comme visuel editorial local.

Comment gerez-vous la proximite entre vous et la figure peinte ?

Je dois accepter que ce n'est pas exactement moi. Une fois sur la toile, la figure a sa propre logique. Elle peut etre plus cruelle, plus drole, plus calme que moi. C'est liberateur: je peux lui donner des choses que je n'arrive pas encore a porter dans la vie.

Cette distance entre soi et son image est l'un des paradoxes de l'autoportrait. Plus Gordon se peint, moins l'image se reduit a une confession. Elle devient une fiction corporelle, un personnage qui permet d'examiner des affects reels sans les enfermer dans l'anecdote.

Etre jeune dans une image trop rapide

Que signifie peindre lentement a une epoque d images instantanees ?

C'est une facon de reprendre du pouvoir. Les images de nous circulent tres vite, souvent sans profondeur. La peinture ralentit le regard jusqu'a le rendre presque embarrasse. Elle dit: tu ne vas pas comprendre ce corps en une seconde. Tu vas devoir rester avec lui.

Est-ce que se peindre soi-meme demande du courage ou de la distance ?

Les deux, mais pas au meme moment. Il faut du courage pour accepter de commencer depuis quelque chose d'aussi personnel. Ensuite il faut de la distance pour ne pas proteger l'image a tout prix. Si je veux que le tableau vive, je dois laisser la figure devenir plus etrange que mon idee de moi.

Cette oscillation entre courage et distance explique l'etrangete de ses autoportraits. Ils sont intimes sans etre transparents, theatraux sans etre faux. Ils montrent une artiste qui utilise sa propre image non pour se stabiliser, mais pour ouvrir un champ d'experimentation psychologique.

Cette lenteur donne a ses autoportraits leur intensite. Le spectateur ne peut pas simplement identifier un style ou une identite; il doit faire l'experience d'une presence qui le contredit.

Sasha Gordon fait de son corps une scene de bataille douce et brutale a la fois. Ses autoportraits rappellent que se representer soi-meme n'est pas toujours se celebrer; c'est parfois se donner le droit d'etre etrange, desireuse, embarrassante, puissante et inachevee.

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