Machines vulnerables et matieres qui suintent
Conversation fictionnelle avec Mire Lee, artiste sud-coreenne nee en 1988, sur les sculptures motorisees, les fluides, le degout et la beaute inconfortable des corps-machines.
Note de la redaction: cet entretien est une fiction editoriale inspiree d'informations publiques sur le parcours et la pratique de l'artiste. Les reponses ne sont pas des citations reelles.
Une mecanique qui semble souffrir
Les sculptures de Mire Lee bougent comme si elles avaient honte d'etre vivantes. Nee a Seoul en 1988, travaillant entre Seoul et Amsterdam, l'artiste associe metal, silicone, resine, beton, glycerine, pompes et moteurs pour creer des machines organiques. Elles fuient, tremblent, pendent, tournent, s'epuisent. Elles evoquent autant l'interieur du corps que l'usine, le desir que la panne.
Dans cette conversation fictive, nous parlons de ce que l'art contemporain fait rarement avec autant de franchise: la viscosite, la repulsion, la fatigue materielle, la beaute d'une chose qui ne cherche pas a etre propre.
Pourquoi travailler avec des matieres qui mettent parfois le public mal a l aise ?
Parce que le corps est mal a l'aise. Nous passons beaucoup de temps a le rendre presentable, sec, controle. Mais un corps fuit, digere, transpire, desire, vieillit. Les matieres visqueuses rappellent cette verite. Elles ne sont pas la pour choquer; elles refusent simplement le mensonge de la surface propre.
L'oeuvre de Lee ne se contente pas de representer le corps. Elle en emprunte les comportements: circulation, tension, convulsion, secretion. Les machines deviennent des organismes sans identite stable. Elles fonctionnent et dysfonctionnent en meme temps.

Degout, desir et empathie
Le degout peut-il produire de l empathie ?
Oui, s'il n'est pas utilise comme spectacle. Le degout est une frontiere: il dit ce que nous voulons garder loin de nous. Quand une oeuvre reste pres de cette frontiere, elle peut demander pourquoi nous rejetons certaines matieres, certains corps, certaines dependances. Parfois, ce que l'on trouve repoussant est simplement ce qui nous ressemble trop.
Cette proximite entre repulsion et reconnaissance donne aux installations une force psychologique. Le visiteur peut avoir envie de detourner le regard, puis se surprendre a rester. Quelque chose dans ces formes humides et mecaniques appelle une compassion etrange, presque honteuse.
Vos sculptures sont souvent motorisees. Que vous apporte le mouvement ?
Le mouvement introduit le temps et l'usure. Une sculpture immobile peut sembler definitive. Une sculpture qui bouge montre qu'elle depend d'un systeme, qu'elle peut fatiguer, rater, se repeter. J'aime cette vulnerabilite mecanique. Elle ressemble a nos propres routines.
La repetition, chez Lee, n'est jamais purement hypnotique. Elle est laborieuse. On entend parfois le moteur, on devine l'effort, on comprend que la machine continue sans promesse de resolution. Cette endurance absurde cree un miroir sombre de nos propres systemes productifs.
Faire place a ce qui est informe
Votre travail semble refuser la forme finie. Est-ce volontaire ?
Je ne veux pas que la forme rassure trop vite. L'informe permet a plusieurs lectures de coexister: organe, outil, animal, dechet, architecture. Des que l'on nomme exactement une chose, on se protege d'elle. Je prefere que le visiteur reste dans une relation instable.
Cette instabilite est aussi une critique de la maitrise sculpturale. Lee possede une grande precision technique, mais elle l'utilise pour produire de la precarite. Les materiaux durs encadrent des substances molles; les structures imposent une contrainte a ce qui s'affaisse ou s'ecoule.

Quelle relation entretenez-vous avec la beaute ?
Je ne suis pas contre la beaute. Je suis contre la beaute qui nettoie tout. Il existe une beaute dans une chose fatiguee, dans une surface qui garde une trace, dans un systeme qui continue a fonctionner malgre sa propre absurdité. Cette beaute demande plus de patience.
Le mot patience est surprenant, mais juste. Les installations de Lee demandent de depasser le premier choc. Elles obligent a regarder les cycles, les fuites, les frottements, les dependances. Elles rappellent que la beaute contemporaine peut etre une experience de proximite avec ce que nous preferons cacher.
Le corps apres la machine
Vos oeuvres parlent-elles de notre relation a la technologie ?
Oui, mais pas comme une opposition entre humain et machine. Nous sommes deja des systemes techniques: habitudes, medicaments, appareils, infrastructures, gestes repetes. Je m'interesse a ce moment ou la machine devient trop corporelle pour etre seulement machine, et ou le corps devient trop systemique pour etre seulement nature.
Y a-t-il une forme de compassion pour ces machines qui peinent ?
Je crois que oui, meme si cette compassion est inconfortable. Quand une chose artificielle semble souffrir, nous projetons quelque chose de nous-memes. Ce n'est pas seulement sentimental. Cela revele notre dependance aux systemes que nous construisons, puis que nous faisons semblant de dominer.
Cette compassion trouble l'opposition habituelle entre sujet et objet. Les sculptures de Lee ne deviennent pas humaines, mais elles rendent l'humain moins certain de sa superiorite. Elles partagent avec nous la fatigue, la contrainte, la repetition et la possibilite de la fuite.
Cette zone hybride explique l'importance de Mire Lee dans la sculpture actuelle. Son travail ne celebre pas la technologie, ne la condamne pas frontalement. Il la rend humide, dependante, presque honteuse. Il montre que nos machines ont elles aussi des entrailles symboliques.
A la fin, on ne sait plus si l'on a regarde une sculpture, une creature, une usine miniature ou un organe exteriorise. C'est precisement dans cette hesitation que l'oeuvre nous atteint.
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